Accueil/TICC/Glossaire/Ressources en Ligne/Pratiques pédagogiques/Infos culturelles/Formation/Nouveaux collègues/Biblio./Programmes/Contacts

 

 

Les dossiers du "Groupe de Réflexion et Production"


 

CORPS  ET  SCULPTURE  COMMEMORATIVE AU XXe SIECLE

Téléchargez ce document en ".pdf" - 72 ko
 
Olivier MOSSET
L’Etoile (1995)
Grand-Quevilly, Métrobus de Rouen - Station Georges Braque

Une étoile à cinq branches de 1 mètre de côté est fixée sur une tige au sommet du mât. L’étoile est de la même couleur que le mât. Signal urbain assez neutre, cette œuvre est un hommage à Marcel Duchamp, une des figures majeures de l’art du XXe siècle, enterré à Rouen. Duchamp s’était fait une tonsure en forme d’étoile qui fut immortalisée par une célèbre photographie de Man Ray.

Figure d’une avant-garde  artistique contemporaine depuis les années 60/70 jusqu’à nos jours, Olivier Mosset a déjà réalisé des peintures monochromes jaunes ou bleues au châssis en forme d’étoile à cinq branches. A l’occasion de cette commande pour le métrobus, l’artiste exploite à nouveau cette forme qui faisait partie de son vocabulaire et ne donne à voir dans L’Etoile aucune représentation figurée d’un quelconque visage ou silhouette humain. Définie comme un hommage à Marcel Duchamp, l’œuvre de Olivier Mosset, reprend la forme de l’étoile que Duchamp se fit faire par la tonsure de son crâne.

En effet, en 1921, Marcel Duchamp se fait tonsurer une étoile prolongée d’une queue de comète. Duchamp devient acteur de son œuvre et se fait photographier, de dos, le sommet du crâne rasé en forme de comète. Le document est intitulé tonsure. Son thème est probablement une allusion aux premières notes de la Boîte verte, datées de 1912, évoquant « l'enfant-phare » qui éclaire la route Jura-Paris, au cours du voyage automobile : « Cet enfant-phare pourra graphiquement, être une comète, qui aurait sa queue en avant, cette queue étant l’appendice de l’enfant-phare, appendice qui absorbe en l’émiettant (poussière d’or, graphiquement) cette route Jura-Paris. ».

Même si nous n’avons pas d’information concernant le propos d’Olivier Mosset sur ce qui a pu motiver sa proposition, peut-être pouvons-nous suggérer que la queue de la comète pourrait être ici le mât et que « l’œuvre-mât » constitue en quelque sorte ce phare. L’analogie ne paraît peut-être pas si audacieuse si l’on se réfère au fait que l’œuvre s’inscrivant comme lieu ou repère indicateur d’une station, elle s’entend donc par conséquent comme un « phare » pour l’usager du métrobus de Rouen.

Olivier Mosset fait donc entrer L’Etoile non seulement en résonance avec la Tonsure de Marcel Duchamp, mais également avec Duchamp lui-même puisque l’artiste inscrit son œuvre dans la ville où est enterré celui auquel il entend rendre hommage. Dans la mesure où aucune inscription ne figure sur ou au pied de l’œuvre, la sculpture de Mosset s’envisage comme une évocation implicite d’un des plus célèbres « gestes » artistiques de Duchamp. Précisons à cet égard que le titre L’Etoile renvoie « seulement » à l’image réalisée sur le crâne de Marcel Duchamp. Or Duchamp avait donné à son œuvre le titre de Tonsure qui renvoyait, lui, à l’acte et non à l’image. De fait, pour Olivier Mosset le signe de l’étoile (sans oublier donc le titre du même nom) en tant qu’image était un signe « suffisant » pour permettre le renvoi citationnel à Marcel Duchamp. L’implantation de cette œuvre à Rouen, aidant cependant largement au rapprochement puisque l’artiste, né à 20 kilomètres au nord-est de Rouen dans le village de Blainville-Crevon, est enterré au cimetière du Monumental (tout un symbole…) à Rouen.

Par la relative discrétion et neutralité de l’œuvre, le travail d’Olivier Mosset témoigne d’une démarche conceptuelle, héritière de la pensée de Duchamp lui-même. A cet égard, L’Etoile n’aurait sans doute pas déplu à ce dernier, dans la mesure où pour la réalisation de ses « ready-made », Marcel Duchamp choisissait savamment l’objet pour sa neutralité esthétique. Il semble en être de même pour le signe de l’étoile qui est assez neutre esthétiquement lui aussi. Cette étoile en effet s’inscrit comme un signal discret au cœur du tissu urbain, tel un élément de signalétique mystérieux. Toute idée de statuaire est ici niée, au profit d’une immersion de la sculpture qui soit aussi totale que possible au point de confondre l’œuvre et l’hommage avec une quelconque et hypothétique signalétique. Qui pourrait, en effet,  nommer cela d’œuvre d’art, si ce signe n’était pas balisé ? C’est donc tout l’esprit de Duchamp qu’Olivier Mosset a sans doute voulu conserver et exploiter ; esprit peut-être doublé ici de dimensions propres au travail de Mosset : à savoir, les dimensions d’anonymat et d’appropriation. Lesquelles s’inscrivent tout naturellement dans le prolongement de la réflexion duchampienne….
A cet égard, ne pourrions-nous pas, peut-être de manière paradoxale, qualifier cette oeuvre d’Olivier Mosset de « monument (presque) anonyme à la mémoire de Marcel Duchamp » ?