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Les dossiers du "Groupe de Réflexion et Production"


 

CORPS  ET  SCULPTURE  COMMEMORATIVE AU XXe SIECLE

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Gérard Collin-Thiébaut,
Le Mémorial National de la Guerre d'Algérie et des Combats du Maroc et de la Tunisie (2002) Paris, Quai Branly

Description :

Erigé, sur la promenade piétonne du quai Branly, en surplomb de la Seine, entre le pont d'Iéna et l'avenue de la Bourdonnais, le Mémorial National de la Guerre d'Algérie et des Combats du Maroc et de la Tunisie a été inauguré le 5 décembre 2002.
Ce mémorial, conçu Gérard Collin-Thiébaut, est composé de trois colonnes alignées de section carrée (5,85m de haut sur 0.60m de coté), séparées chacune de deux mètres et moulées dans un béton de la teinte du calcaire de Paris.
Les trois colonnes sont animées par des afficheurs électroniques faisant défiler textes et noms en continu et de bas en haut, les diodes de première colonne étant bleues, de la seconde blanches et de la troisième rouges.

Sur la première colonne défilent les noms et prénoms des 23.000 Soldats et Harkis, classés par année et par ordre alphabétique, Morts pour la France entre 1954 et 1962 en Algérie et entre 1952 et 1956 au Maroc et en Tunisie, avec, pour seules autres mentions, le prénom et l'âge au moment de la mort.
Sur la deuxième colonne défilent des messages rappelant la période de la guerre d'Algérie et le souvenir de tous ceux qui ont disparu après le cessez le feu, ainsi que le texte suivant :
« 1 343 000 appelés ou rappelés, 405 000 militaires de carrière ou engagés, près de 200 000 supplétifs ont servi sur les différents théâtres d'opération d'Afrique du Nord :                 
 - Algérie : du 1er novembre 1954 au 2 juillet 1962
                  - Maroc : du 1er juin 1953 au 2 mars 1956
                 - Tunisie : du 1er janvier 1952 au 20 mars 1956 »

La troisième colonne permet la recherche et le défilement rapide d’un nom sur l’ensemble de la liste, grâce à une borne interactive (placée un peu en retrait et sur la droite du mémorial).
Sur le côté externe des colonnes des extrémités marqué en creux, on peut lire : " MEMORIAL NATIONAL DE LA GUERRE D'ALGERIE 1952-1962 ET DES COMBATS DU MAROC ET DE LA TUNISIE ".
Au sol, face aux colonnes on peut lire l'inscription suivante : "A la mémoire des combattants morts pour la France lors de la guerre d'Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie et à celle de tous les membres des forces supplétives tués après le cessez-le-feu en Algérie dont beaucoup n'ont pas été identifiés ", en lettres capitales taillées dans la pierre.
En retrait sur le coté gauche du mémorial, sur une stèle est apposée cette plaque: « La nation associe les personnes disparues et les populations civiles victimes de massacres ou d’exactions commises  durant la guerre d’Algérie et après le 19 mars 1962 en violation des accords d’Evian, ainsi que les victimes civiles des combats du Maroc et de Tunisie, à l’hommage rendu aux combattants morts pour la France en Afrique du Nord. »

Corps et sculpture commémorative :

La forme de monument est donnée par l’alignement de trois colonnes. Le symbolisme du corps humain vivant peut être pratiquement résumé tout entier dans celui de la colonne et de sa verticalité.
La verticalité de la colonne nous parle constamment de notre propre corps. La verticalité de notre corps détermine notre Humanité. Sur les colonnes du mémorial, sur cet axe vertical défilent les noms et prénoms des Soldats et Harkis.
Lorsque le visiteur lit les afficheurs électroniques, son regard est tourné vers le sud, donc vers l’Algérie, la posture du corps du spectateur relève de toute part de l’anamnèse. Le jeu de la lumière sur le côté externe des colonnes des extrémités, offre un angle vif à la lumière du soleil levant pour la colonne la plus à gauche (bleue), et du soleil couchant pour la colonne la plus à droite (rouge), afin de rappeler la lumière si particulière de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie. Le jeu de la lumière rejoint la symbolique de la posture.
La troisième colonne, celle aux diodes rouges, interpelle directement le corps du visiteur, elle permet d'appeler le nom d'un disparu depuis une borne interactive - ainsi le nom frappé sur le clavier s'affiche instantanément au bas de la colonne et parcourt toute sa hauteur, suivi à nouveau des autres noms par ordre alphabétique, dans l'attente de l'intervention d'un nouveau visiteur.
Le corps du passant est interpellé par le défilement vertical des noms, les noms surgissent de terre pour s’effacer dans le ciel, le flux dynamique des afficheurs électroniques l’hypnotise et l’arrête. Le passant se tient debout devant le mémorial, il se mue en visiteur. Le mémorial conduit le passant à s’arrêter pour appréhender le mémorial dans sa globalité. Le mémorial interpelle un public très différent par son implantation (sur la promenade très fréquentée du quai Branly), il se trouve sur le chemin des promeneurs, des passants réguliers ou des touristes.

Honorer la mémoire :

Les souvenirs relatifs à la guerre d'Algérie ont connu un cycle mémoriel qui se décompose en quatre phases :
La première phase correspond à la liquidation de la crise clôturée par des lois d'amnistie au lendemain de la guerre d'Algérie. Elle est suivie d'une seconde phase d'amnésie, d'occultation, d'oubli, de deuil silencieux, qui culmine dans les années 1960. À partir de 1962, tout ce qui pouvait rappeler les divisions internes du passé a été refoulé.
Après l'amnésie vient le temps de l'anamnèse, c'est-à-dire une prise de conscience, un retour progressif sur le passé jusqu’alors refoulé, une sorte de retour de mémoire, intervenant une quarantaine d'années après les événements concernés.
Enfin, pour la guerre d'Algérie, on est entré depuis une dizaine d'années dans une phase de Reconnaissance Nationale. S'agissant de la Guerre d'Algérie, il n'y a pas eu de consensus sur l'adoption d'une date unique à commémorer, mais une Journée d'hommage national aux anciens membres des forces supplétives qui ont combattu aux côtés de l'armée française durant la guerre d'Algérie a été instaurée en 2001 et 2002 à la demande du Président de la République, Jacques Chirac, et fixée au 25 septembre. Cette journée a été pérennisée en 2003 par le décret du 31 mars 2003, qui institue une journée nationale d'hommage aux harkis et aux autres membres des formations supplétives en reconnaissance des sacrifices qu'ils ont consentis du fait de leur engagement au service de la France lors de la guerre d'Algérie, journée marquée par une cérémonie officielle organisée le 25 septembre à Paris et dans chaque département.
Le 17 septembre 2003, le Conseil des ministres a finalement approuvé l'instauration d'une Journée nationale d'hommage aux morts pour la France en Afrique du Nord dont la célébration a été fixée le 5 décembre. Le 5 décembre qui ne convoque aucun événement historique précis de la guerre d'Algérie, correspond en fait à la date d'inauguration par Jacques Chirac, en 2002, du Mémorial national de la guerre d'Algérie. Cette date a été proposée par une commission composée de représentants du monde combattant et présidée par l'historien Jean Favier. La plus importante des associations d'anciens combattants d'Algérie, la Fédération nationale des anciens combattants d'Algérie, et l'Association républicaine des anciens combattants, avaient initialement proposé de retenir le 19 mars, date du cessez-le-feu en Algérie et de l'application des Accords d'Evian, mais cette date a été récusée par les autres associations parce qu'elle correspond à la célébration de l'indépendance de l'Algérie, et par certains anciens d'Algérie parce que c'est la date à partir de laquelle ils se sont sentis trahis par la métropole.
Ce mémorial conserve une partie du sens de lecture d’un monument aux Morts traditionnel, dans sa configuration même : il dirige le regard du bas vers le haut, et la lecture s’effectue du haut vers le bas, mais il est de conception contemporaine, ce qui a fait débat lors des discussions préparatoires avec les anciens combattants. Le mémorial rappelle la configuration des monuments aux morts et l’utilisation de la mise en scène du monument aux Morts (unité de temps par la date de la commémoration, unité de lieu représentée par le mémorial lui-même, unité d'action lors de la cérémonie). Le dallage rectangulaire définissant l'ensemble de l'espace attribué au mémorial, est un repère de placement pour les cérémonies protocolaires.
Mais ce mémorial s’avère dans sa conception, moins traditionnel, plus propice aux modifications : il est possible de faire entrer de nouveaux Noms, qui seraient apportés via le dispositif informatique. En effet, le nombre des militaires français morts en Afrique du Nord n'est pas connu avec précision. (l'historien Guy Pervillé, auteur d'un Atlas de la guerre d’Algérie, explique qu'«il existe plusieurs bilans officiels qui ne concordent jamais exactement. »).
La Mémoire reste une dynamique à l’œuvre dans ce mémorial : l’ensemble des afficheurs électroniques est piloté depuis un simple PC autorisé du Ministère de la Défense, par un réseau de type Ethernet ou Intranet via le protocole TCP/IP ou par réseau téléphonique classique à l'aide d'un modem, ils permettent toute intervention à distance, telle que : mise à jour en direct, par addition d'informations nouvelles ou retrait d'informations erronées, de noms de soldats, de faits historiques …

Réception de la sculpture commémorative et évolution dans le temps de cette réception de l’œuvre :

Le Mémorial national de la guerre d'Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie  est en prise directe avec le grand public. Il s’organise autour d’un espace ouvert que tout emprunteur du quai Branly peut traverser.
La pertinence de l’implantation de ce mémorial influe sur les conditions de sa réception. Ce mémorial existe pour les personnes concernées et impliquées, mais aussi pour toutes les autres personnes, les passants d’aujourd’hui et de demain, qui s’arrêteront devant le mémorial.
Le caractère artistique novateur d'un tel mémorial réside dans le fait que ce mémorial articule un dispositif résolument contemporain (assurant sa pérennisation) avec une fonctionnalité traditionnelle, autant dans le concept que dans l'effet plastique.
Gérard Collin-Thiébaut définit le Mémorial ainsi :« Ici c'est une oeuvre patiente, liée à l'éternité, attendant le visiteur de passage, dont la technologie nouvelle, assortie au voisinage (la Tour Eiffel et le musée des Arts premiers), produira en lui ce micron d'imprévisible générateur d'émotion, le poussant à la mémoire. »