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Les dossiers du "Groupe de Réflexion et Production"


 

CORPS  ET  SCULPTURE  COMMEMORATIVE AU XXe SIECLE

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Juste Lisch,
Le monument commémoratif de Jeanne D’arc (1892)
Bonsecours

Description :

Le Monument commémoratif  de Bonsecours est dédié à Jeanne d’Arc. Il est de style Première Renaissance et se dresse en face du portail de la basilique de Bonsecours. Le Monument est érigé sur une terrasse dallée en granit de Vire et il surmonte la vallée rouennaise de la Seine. La terrasse accueille quatre moutons (œuvre de Gardet) qui semblent veiller sur leur bergère.
L’édicule central est constitué de piliers qui soutiennent une coupole et d’un campanile de plomb et de cuivre doré (œuvre du ferronnier d’art Ferdinand Marrou). La coupole à lanternon est surmontée d’un Saint-Michel terrassant le Dragon en bronze doré réalisé par Thomas. Sous la coupole, on peut lire les noms des principales villes qui ont marqué la vie de Jeanne d’Arc : Domrémy, Orléans, Reims, Paris, Compiègne et Rouen. Au cœur de l’édicule trône la statue à l’effigie de la sainte (la statue est  aujourd’hui double : l'original est à l'abri dans la basilique et remplacé sur le monument par une copie) réalisé par le sculpteur Louis Ernest Barrias. On peut lire sur le socle où se trouve la sainte une inscription en creux : VIVE LABEUR (faussement attribuée à l’époque comme étant la devise de Jeanne d’Arc). Les deux pavillons latéraux, donnant de l’ampleur au Monument, abritent au sud la statue de sainte Marguerite (par Pépin) et au nord celle de sainte Catherine (par Robert Verlet). Le soubassement du monument est orné d’un rameau sculpté. Le corps du Monument renferme une chapelle dédiée à Notre Dame des Armées. Cette chapelle également de style Renaissance est aménagée sobrement. Sur les murs sont apposées des plaques de marbre sur lesquelles sont inscrits les noms des donateurs du bâtiment. Un autel simple occupe le fond de l’abside et la crypte reste une curiosité puisque qu’aucune affectation ne lui est donnée.

Le Corps et Le monument commémoratif de Jeanne D’arc :

L’édifice de style première Renaissance est très vaste et s’intègre parfaitement au site qui l’accueille, le monument s’ouvre de toutes parts sur l’espace environnant. La conception de l’édifice s’organise autour du corps érigé, central et culminant de la sainte. La terrasse du monument offre une vue sur le ciel et surplombe les lieux rouennais de l’épopée johannique, comme le donjon du château de Philippe Auguste où elle fut enfermée, la place du Vieux marché avec l’emplacement du bûcher et la Seine où l’on jeta ces cendres. Le portrait sculpté en pied représente Jeanne prisonnière, en armure, les mains jointes et les poignets attachés. Le corps de la sainte relève de la symbolique de la force (corps en armure, tension des mains en prière). Le visage reste impassible, les yeux blanc et vides renvoient à l'autre monde et identifient Jeanne à une sainte. Le portrait sculpté de la sainte ne renvoie pas à une recherche de vérité historique (le 23 mai 1430 : Jeanne d'Arc est faite prisonnière à Compiègne, vendue aux Anglais et transférée à Rouen), il incarne les valeurs morales fondatrices de sa légende (foi et combativité). La statue de Jeanne d’Arc est colossale, elle se dresse à l’intérieur de l’édicule central sur un socle de 2 mètres, mais son articulation dans le rythme des proportions de l’édifice reste harmonieuse. Le monument s ‘organise autour d’un respect des proportions, de la symétrie et de la régularité, la colonne ainsi que le dôme sont convoquées afin de structurer le monument autour du corps de la sainte. Les deux pavillons latéraux accueillent respectivement sainte Catherine et sainte Marguerite, que Dieu donna à Jeanne d’Arc comme conseillères et comme soutien par l’intermédiaire de l’Archange Saint Michel (Archange protecteur de la France). Les corps des deux saintes et de l’Archange jouent comme les pendants symboliques de la sainte. L’édifice fluidifie les parcours et les associations autour de la figure de Jeanne d’Arc. Le corps même du Monument renferme une chapelle dédiée à Notre Dame des Armées et utilisée comme une métaphore architecturale de l’assise spirituelle et religieuse du monument.

Honorer la mémoire :

Jeanne d’Arc est née en1412 en Lorraine pendant la guerre de cent ans opposant la France à l’Angleterre. A 13 ans, elle prétend avoir entendu des voix célestes lui demandant de libérer la France de l’ennemi. Elle prédit la libération de la France et le sacre du roi à Reims et surtout elle arrive à insuffler aux soldats français une énergie nouvelle. En 1430 elle est capturée, accusée d’hérésie et condamnée. Le 30 mai 1431 : elle est brûlée vive à Rouen.

La sculpture de Jeanne D’arc conserve la typologie traditionnelle de la statuaire commémorative, mais la prise en compte du monument dans son intégralité pose la question du rapport réciproque du monument au site et du site au monument. Le monument commémoratif de Jeanne d’Arc va assurer sa fonction symbolique par le biais du site choisi pour son implantation. Le monument est inscrit dans un espace symbolique stratégique, il fonctionne comme un pivot entre la basilique de Bonsecours et la ville de Rouen, il définit un parcours spirituel de l’une à l’autre. L’implantation sur le Plateau des Aigles de Bonsecours offre le symbole de Jeanne D’arc embrassant d’un seul coup toute la ville de son martyre (le donjon, le Vieux Marché et la Seine qui emporta ses cendres).

Commanditaires et élaboration du projet :

Ce monument avait d'abord été conçu pour être construit au centre de Rouen ; il devait se situer à la place de l’ancien donjon du château de Philippe Auguste, à l’angle de la rue Jeanne d’Arc et du boulevard de l’Yser (le projet n’aboutira pas, le donjon était occupé par les Ursulines et l’espace y était trop réduit). La guerre de 1870 paralysa momentanément le projet et en 1882  Monseigneur Thomas, archevêque de Rouen, relance l’idée et décide de l’implantation du Monument non plus à l’endroit initialement prévu mais sur les collines qui dominent la ville. Le projet originel prend une nouvelle ampleur et est confié à l’architecte Juste Lisch (Inspecteur à la Commission des Monuments historiques et à l’Administration des Edifices diocésains) pour l’élaboration des plans et à l’architecte départemental Lefort pour le suivi de la réalisation. Le chantier du Monument Jeanne d’Arc débute le 1er mai 1890 et se termine le 28 mai 1892.
Au XIXe siècle, l'Église catholique réagit vivement face à une certaine laïcisation du mythe par des penseurs ou des historiens tel que Michelet. C'est pourquoi en 1869 Monseigneur Félix Dupanloup, évêque d'Orléans entame le processus de canonisation. Ce procès permet, après un demi-siècle (du 2 novembre 1874 au 16 mai 1920), de déclarer sainte de l'Église catholique cette femme qui fut condamnée par un tribunal ecclésiastique avant d'être réhabilitée quelques années après sa mort. La statue de Jeanne d’Arc a été offerte par les communautés religieuses et les jeunes filles du diocèse à l’archevêque. L’édification de ce monument s’inscrit dans cette période de réappropriation par l’église de la figure de Jeanne d’Arc.
Le monument est maintenant la propriété de la commune de Bonsecours, il a été classé Monument historique (y compris le soubassement et la chapelle Notre Dame Des Soldats) par arrêté du 18 novembre 1986.

Réception de la sculpture commémorative et évolution dans le temps de cette réception de l’œuvre :

Jeanne d’Arc est une figure majeure de l’histoire de France, son image a été utilisée dans la vie publique française. Au XIXe siècle, après la guerre de 1870, Jeanne fut surnommée la « bonne Lorraine » parce qu’elle était originaire de cette région. Elle incarnait alors l’espérance et la revanche des Français. Au début du XXe siècle, Jeanne était un culte pour les monarchistes, les républicains, les catholiques et les laïcs. C’est grâce aux passions nationalistes qui ont précédées la Première Guerre mondiale que Jeanne a été béatifiée en 1909 et canonisée par le pape Benoît XV en 1920, puis déclarée Patronne de la France.
Au moment de son édification, le monument est un instrument de glorification de la sainte. Autour de ce monument, l’église a organisé des rituels de commémoration : au début du vingtième siècle, de grands pèlerinages et des processions se déroulèrent autour du monument.
Le monument de Bonsecours est conçu à des fins de prosélytisme religieux (réappropriation et utilisation de l’image de la « future »sainte).
De nos jours, l’accès libre au point de vue offert par terrasse va occasionner une fréquentation « touristique »  du monument occasionnant de nombreuses dégradations  (déchets abandonnés, graffitis plus ou moins obscènes sur sainte Catherine, sainte marguerite et Jeanne d’Arc…). Il sera donc nécessaire de fermer la terrasse par de disgracieuses grilles et d’en réglementer l’accès (la terrasse est ouverte de la Toussaint aux Rameaux de 8h30 à 17h30 et des Rameaux jusqu’à la Toussaint de 8h30 à 19h). L’apposition de grilles brise la fluidité de la circulation inhérente à la construction du monument.
Le monument est toujours très fréquenté mais il a perdu une partie de sa valeur commémorative, il n’est plus considéré de manière générale comme un monument commémoratif à forte connotation religieuse (il abrite toujours une chapelle et une crypte), mais comme un « joli » point de vue pour les promenades des beaux jours. Malgré la facture classique de ce monument, les considérations qui ont prévalu à son édification sont difficilement perçues par un public contemporain.