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Les dossiers du "Groupe de Réflexion et Production"


 

CORPS  ET  SCULPTURE  COMMEMORATIVE AU XXe SIECLE

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Dominique Jakob, Brendan Macfarlane, Franck Vialet, Catherine Mosbach
Le monument à la Mémoire et à la Paix (1994-1996)
Val de Reuil

La nécessité du monument [Commande]

Créée ex nihilo en 1975, la « ville nouvelle » du Vaudreuil, rebaptisée Val de Reuil en 1985, est par définition une ville sans passé, sans histoire, sans mémoire. De fait, bien que doté de tous les attributs d’une agglomération moderne, l’espace urbain était ici vierge de tout « monument ». Tout à leurs expérimentations autour du « germe de ville », les concepteurs de Val de Reuil, en héritiers critiques du modernisme qu’ils étaient, avaient ignoré cette dimension « culturelle » de l’urbanité.
Or, dans une société de plus en plus obnubilée par les enjeux mémoriels, ce vide, à la fois matériel et symbolique, appelait à être comblé. Au début des années 90, des habitants réclamèrent un lieu pour honorer les morts les jours de célébration nationale. Il ne manquait finalement à Val de Reuil qu’un monument aux morts pour ressembler à la quasi totalité des communes de France.
Cette demande insolite aurait pu rester lettre morte, mais elle reçut néanmoins un accueil favorable du maire de l’époque, Bernard Amsalem. Ce dernier s’empara de l’idée, qui parut alors d’autant plus pertinente qu’aucun espace public n’était effectivement prévu pour accueillir les diverses célébrations qui rythment habituellement la vie des communes françaises (8 mai, 14 juillet, 11 novembre…). L’occasion de créer un monument qui soit un véritable lieu de rassemblement méritait donc d’être saisie.

Célébrer la paix… [Honorer la mémoire]

Ce projet soulevait tout de même un problème de taille : à qui dédier le monument ? Val de Reuil ne pouvait raisonnablement pas en élever un à ses morts, puisque aucun de ses « enfants » n’était tombé « au champ d’honneur ». De la même manière, il n’était guère possible de célébrer un événement historique particulier dans une ville qui n’en avait connu aucun et dont la population, extrêmement hétérogène, venait d’horizons très divers. Comptant à peine 13 000 habitants, Val de Reuil accueillait au début des années 90 quarante neuf nationalités ; 40% des Rolivalois avaient moins de vingt ans. A l’évidence, la population locale ne possédait aucun passé commun, aucune mémoire collective « fédératrice ».
Face à ces apories, Bernard Amsalem prit le parti de créer un monument porteur de valeurs simples, qui transcenderaient les divisions et les particularismes de cette mosaïque complexe. Il fallait rassembler la communauté des habitants autour d’idées « humanistes », susceptibles d’être partagées par tous puisqu’« universelles ». D’où le projet d’un monument dédié à la Paix, pensé comme un contre-pied au modèle obsédant du monument aux morts (*1). On voulait certes « honorer les morts », mais on ambitionnait surtout de fêter la paix et de « magnifier la vie » (Bernard Amsalem).

… et la  mémoire [Honorer la mémoire]

L’idée d’un simple Monument à la Paix ne semble pas avoir satisfait pleinement le maire. Il aura sans doute pensé que les convictions iréniques un peu fades que véhiculerait celui-ci passeraient à côté des enjeux du moment. Dans le contexte politique et idéologique quelque peu délétère des années 90 (entre négationnisme et révisionnisme, entre racisme et dérives populistes), la question de la mémoire prenait un nouveau relief. La mémoire apparaissait en effet comme l’unique rempart face à cette intolérable falsification de l’histoire, comme la seule garante d’une société tolérante à l’avenir pacifié. L’appel au « devoir de mémoire » devenait donc une injonction récurrente.
Sensible à ces enjeux de société et confronté au niveau local à une forte progression du vote Front national, le maire proposa donc de dédier le futur monument à la Mémoire et à la Paix. Sans que cela soit explicite, la mémoire ainsi évoquée renvoyait en l’occurrence à l’extermination des Juifs d’Europe, mais intégrait également tous les évènements tragiques de l’histoire récente (Cambodge, Rwanda, Yougoslavie…).
En prenant part à ces débats contemporains, le monument de Val de Reuil servait donc une intention pédagogique. Il fallait édifier les générations futures, œuvrer à la construction d’une mémoire collective et d’une culture commune, affirmer et promouvoir les valeurs humanistes, fabriquer de la citoyenneté. Tels étaient les objectifs avoués de la municipalité, renouant en cela avec la fonction profonde de toute forme monumentale.

A la recherche d’une légitimité [Commande]

Pour asseoir sa légitimité, cette opération plutôt ambitieuse devait se chercher des cautions. Au niveau local, on constitua à cette fin une association, baptisée naturellement « Mémoire et Paix », présidée par Suzanne Lipinska et chargée de soutenir le projet. Par ailleurs, Patricia Houel-Deschamps, la déléguée à la culture de la mairie qui avait soin de mener à terme ce projet de monument, sollicita le parrainage de l’Unesco ainsi que celui de nombreuses personnalités. Ces dernières constitueraient autant d’autorités morales et intellectuelles sur lesquelles fonder la validité du projet. Parmi elles figuraient des historiens, des sociologues, des philosophes, des hommes politiques, des avocats, des artistes, des écrivains, des scientifiques, souvent de tout premier plan (Maurice Agulhon, Pierre Bourdieu, Jean-Pierre Changeux, Boris Cyrulnik, Max Gallo, André Glucksmann, Jacques Le Goff, Edgar Pisani, Gérard Thurnauer, Michel Vovelle, Kofi Yamgnane). Certains, tels Lucie Aubrac, Madeleine Rébérioux, Elie Wiesel ou Pierre Vidal-Naquet, étaient connus pour leur engagement. La plupart d’entre eux contribuèrent à une publication dans laquelle ils livrèrent, sous forme de courts textes, leurs réflexions sur le thème « mémoire et paix ».
De toute évidence, leur adhésion au projet donnait un nouveau crédit à l’opération, confortant ainsi le maire dans sa démarche.

Une commande municipale [Commande]

La municipalité avait arrêté dès 1992 l’emplacement du futur monument. Le choix du site, au carrefour de la Route des Falaises et de la chaussée de Ritterhude, se voulait « symbolique » : l’ouvrage serait implanté en entrée de ville, à proximité immédiate du Lycée Marc Bloch. Ce choix s’explique aussi par la disponibilité à cet endroit d’un vaste terrain non encore aménagé. L’Etablissement public de la Basse-Seine, chargé de gérer le foncier de Val de Reuil, le céda sans difficulté.
L’opération fut budgétée à hauteur d’1,5 million de francs. Toutes les demandes de subvention ayant été refusées, tant par le Conseil général de l’Eure que par le Ministère des Anciens Combattants et la Direction régionale des Affaires culturelles, la municipalité dut prendre en charge la totalité du financement, à peine allégée par le fruit d’une souscription publique qui avait permis de récolter quelques 50 000 francs.
Quant au concours, lancé auprès des artistes et des architectes dès 1994, il connut un succès surprenant. Cent dix huit projets furent envoyés, dont certains avaient pour auteurs des figures importantes de la scène artistique tel Jean-Pierre Raynaud. Un jury, composé du maire et de professionnels, dont le critique d’architecture François Chaslin, Alexandra Midal alors directrice du FRAC Haute-Normandie, Arielle Pelenc conseillère arts plastiques DRAC Haute-Normandie et l’architecte Gérard Thurnauer qui avait présidé à la création de Val de Reuil, sélectionna d’abord trois lauréats, puis porta finalement son choix sur le projet d’un trio de jeunes architectes : Dominique Jakob, Brendan Macfarlane et Frank Vialet associés à une paysagiste, Catherine Mosbach.

« Entre ciel et terre » [Corps et sculpture commémorative]

Leur proposition, tout à fait originale, renouvelait le langage convenu du monument commémoratif. Elle excluait d’abord toute figuration et lui substituait un espace abstrait, dépouillé de tout symbole. L’« architecture » est ici seule porteuse du message. Par ailleurs, à l’opposé du traditionnel monument « érigé » et formant un signal fort, le projet se caractérise par sa volontaire discrétion dans le paysage de Val de Reuil. Les architectes ont en effet pris le parti d’enterrer partiellement le monument, de manière à ce qu’il affleure à peine du sol environnant. L’utilisation d’un béton gris et neutre et la ligne générale du monument – basse et horizontale – parachèvent l’effet en rendant la construction si anodine qu’elle en est quasiment « invisible ». La rampe de drapeaux qui, aujourd’hui, la signale de manière plus ostensible et officielle a été ajoutée ultérieurement et n’appartient pas au projet initial.
Le monument en lui-même possède une structure relativement simple, organisée autour de deux longs murs de béton gris, nus et lisses, de 30 mètres de long, disposés en équerre. Côté rues, deux rampes en pente douce longent chacun des murs et descendent en convergeant vers l’angle évidé qui forme une sorte de porche. Le visiteur s’enfonce progressivement, se coupant d’un environnement encore en voie d’urbanisation, mais où l’on trouvait déjà, de l’autre côté de l’avenue et de son rond-point, des lotissements et quelques hangars commerciaux. La muralité affirmée du monument, à peine entamée par d’étroites fentes verticales qui laissent entrapercevoir la « ville », symbolise et matérialise cette coupure avec le monde habité.
Une fois franchi le portique, le visiteur accède à une « pièce extérieure », en forme de petit théâtre s’ouvrant amplement sur le paysage. Ce « théâtre » comprend une sorte de scène carrée occupée par un banc, au-dessus duquel six gradins de verdure, en angle droit, s’étagent en pente douce. Par-delà les gradins, les deux murs poursuivent leur parcours encore quelques mètres pour enfin laisser place au paysage : les champs, puis, au loin, sur les hauteurs, la forêt de Bord avec sa percée. Le visiteur se trouve « entre ciel et terre », en situation isolée, devant un espace qui se prolonge jusqu’à l’horizon. « Nous avons pensé que la contemplation de la nature et du paysage, les mouvements du ciel, du vent permettraient aussi de traiter des visions universelles, symboles de liberté. Le monument établit une symbiose entre le site et les visiteurs ».
Si cette « pièce extérieure » sert principalement de lieu de méditation et de contemplation, elle peut aussi être utilisée pour des rassemblements. L’espace est donc réversible : les gradins de pelouse reprennent leur fonction de gradins, le seuil se transforme en scène et le banc en table, voire en autel.
La banalité des matériaux utilisés (béton nu, bois, pelouse), l’aspect neutre des formes employées : rien ici n’indique la destination et la fonction de cette énigmatique construction. Seule la phrase du prix Nobel de la Paix Elie Wiesel, écrite pour l’occasion et gravée sur un des murs, indique allusivement la finalité du monument : « bouclier contre la laideur de la haine et l’absurdité de la guerre, la mémoire, seule, permet aux hommes d’espérer ».

Une archisculpture ? [Corps et sculpture commémorative]

Le concours était ouvert aux « plasticiens, architectes et designers ». Autant dire que l’on ne préjugeait pas de la nature du futur monument. Les lauréats, quant à eux, étaient architectes et paysagiste. C’est donc tout naturellement qu’à propos de leur œuvre, Jakob, Macfarlane et Vialet ont employé les mots d’« architecture », de « petit équipement », de « théâtre » ou encore de « pièce ». Sans doute, d’ailleurs, est-ce cette dimension ouvertement architecturale qui leur a assuré le succès.
Le monument est-il pour autant une simple « architecture » ? En effet, il ne s’agit pas là d’un bâtiment, au sens conventionnel du terme, et l’on ne peut lui dénier une certaine dimension sculpturale. L’extrême abstraction des espaces, l’emploi de formes simples renvoient autant à l’architecture actuelle qu’à certaines œuvres contemporaines, qui d’ailleurs s’appliquent volontiers à brouiller les frontières entre les genres. Comment, en effet, ne pas penser ici à l’œuvre d’un Richard Serra ou à certaines créations minimalistes ? L’aménagement d’un espace « négatif », en creux, le lien intime créé avec le paysage rappellent aussi les expériences du Land art. De toute évidence, l’œuvre de Jakob, Macfarlane et Vialet entretient une parenté avec ce genre de démarches artistiques.
A l’instar de ces diverses sculptures-architectures, le monument à la Mémoire et à la Paix exploite un dispositif spatial où le visiteur est convié à une expérience à la fois sensible et mentale.
Cette expérience débute par l’idée forte d’un parcours. Tirant au mieux parti du site, Jakob, Macfarlane et Vialet conçurent le monument de Val de Reuil comme une mise en tension entre « ville et campagne ». Leur construction, alignée sur trame viaire, s’y adosse pour mieux se détacher des bâtiments avoisinants et s’ouvrir, sans interférences, sur le ciel et un paysage non encore urbanisé... Les deux rampes descendantes et l’enfoncement partiel du monument dans le sol permettent de ménager une transition douce entre les deux espaces antagoniques. Certains architectes avaient déjà expérimenté ce scénario de l’enfouissement et d’une descente vers le calme, vers un espace ouvert aux éléments (ciel, eau), comme Henri Pingusson dans son Monument aux martyrs de la déportation bâti au bout de l’Ile de la Cité entre 1960 et 1962.
Au terme de ce petit parcours, le visiteur se trouve dans la « pièce extérieure », face à un paysage soigneusement cadré, objet de contemplation et source de méditation. Le monument fonctionne ici à la manière de certains earthworks des années 70 (ceux de Michael Heizer, Robert Morris ou Nancy Holt). Comme eux, il résulte d’opérations élémentaires (creuser, cadrer, créer des frontières et des seuils). Comme eux, il forme une sorte d’observatoire qui dialogue avec les espaces naturels et permet, à travers l’observation de la campagne et du ciel, une expérience forte de la temporalité.
Espace abstrait, parcours, contemplation… Tous ces éléments participent d’une nouvelle forme de monumentalité. Une monumentalité volontiers ambivalente, car oscillant entre sculpture et architecture. Une monumentalité profondément « aniconique », car rejetant la figuration et lui préférant le texte, plus apte à transmettre du « sens ». Une monumentalité s’adressant, enfin, au visiteur et lui proposant une expérience où il se trouve directement sollicité en tant qu’individu. Cette nouvelle rhétorique était déjà à l’œuvre dans le Vietnam veterans memorial de Maya Lin (Washington D.C., 1982). Val de Reuil en a offert une illustration exemplaire. Elle constitue depuis une sorte de lieu commun, repérable dans de nombreux projets, tel le futur Mémorial à l’abolition de l’esclavage, qui devrait être inauguré à Nantes en 2009. Ses auteurs, l’artiste Krzysztof Wodiczko et l’architecte Julian Bonder, en recyclent tous les aspects : une construction s’enfonçant dans le quai de la Fosse, qui fut le point d’accostage des navires du commerce triangulaire ; l’absence de l’image et l’omniprésence du texte ; un cheminement méditatif auquel le visiteur est convié...

« Encore une affaire de mur ! » [Réception]

Dans l’ensemble, le projet du Monument à la Mémoire et à la Paix fut favorablement accueilli, si l’on en juge par les nombreux articles de la presse locale et nationale à son sujet. Et, de fait, il semble que la majorité des Rolivalois se soient depuis appropriés leur monument.
Il faut noter cependant que l’accueil ne fut pas unanime. Certains n’étaient pas convaincus de la nécessité d’une telle réalisation, à leurs yeux artificielle. Quelques uns contestaient même le principe d’un monument qui semblait évoquer trop directement la mémoire des camps de concentration et firent paraître dans la presse locale une tribune aux sous-entendus douteux.
Ce fut surtout le coût de la construction, jugé prohibitif, qui cristallisa les mécontentements. L’opposition municipale regretta – tardivement – que cette opération fût si dispendieuse, et aurait souhaité un emploi mieux orienté des deniers publics. D’autres jugeaient « l’esthétique » du monument et la « symbolique » connotée du mur (qui divise au lieu de rassembler) tout à fait contestables. Sans soute est-ce le sentiment de s’être laissés déposséder du projet qui animait quelques élus et habitants, exclus du jury pour le choix des œuvres. Quant aux actes de vandalisme, ils furent plus rares que prévu, et ne portèrent pas véritablement atteinte au monument. Néanmoins, la mairie veille encore aujourd’hui à ce qu’il bénéficie d’une surveillance constante.

       
Enjeux mémoriels [Honorer la mémoire]

Tout monument est une opération de production de mémoire et, partant, une tentative de construction identitaire. Celui de Val de Reuil voulait œuvrer au « retour des valeurs républicaines » (Bernard Amsalem), face aux menaces d’extrémisme qui guettaient à l’époque la société française. C’est donc bien à une « entreprise de pédagogie humaniste et civique par voie monumentale » (Maurice Agulhon) que l’on assiste ici.
Mais le Monument à la Mémoire et à la Paix n’est sans doute pas qu’une simple réponse au contexte politique et idéologique. Sa création témoigne d’une certaine inquiétude, qui entre en résonance avec celle d’une société obsédée par les enjeux de mémoire. Les années 90 sont en effet celles de la « vague mémorielle », avec ses célébrations permanentes, ses commémorations, ses colloques et ses repentances. Le monument de Val de Reuil lui-même est un « lieu de mémoire », comme l’a nommé le maire, qui commémore implicitement les génocides du XXe siècle. Il participe donc pleinement à cette tendance de fond à laquelle même les historiens les plus éminents finirent pas céder. La présence de certains d’entre eux, comme Madeleine Rébérioux ou Maurice Agulhon, comme parrains est elle-même révélatrice : au même moment, ceux-ci débattaient, autour de Pierre Nora et de ses Lieux de mémoire, de l’antagonisme entre histoire et mémoire et de la nécessité pour la discipline historique de renoncer à forger la mémoire collective.
Avec l’inauguration du Monument à la Mémoire et à la Paix en juillet 1996, Val de Reuil entrait donc de plain pied dans ce processus et prenait le risque de céder à son tour à la « commémorite » ambiante, cette maladie contemporaine diagnostiquée par l’historien François Dosse.

Une œuvre ouverte [Réception]

Malgré cela, Val de Reuil avait inventé un monument atypique. La « mémoire » qu’il célèbre n’est pas une mémoire locale, ancrée dans l’histoire du lieu ou de ses habitants. Elle excède largement l’histoire de la ville et celle de ses Rolivalois, auxquels cependant elle s’adresse directement. Elle célèbre des valeurs universelles, humanistes autour desquelles doit se constituer un « consensus citoyen ». Bien que né d’une volonté locale, le monument a ici perdu à la fois son ancrage et son lien avec l’histoire patriotique. Il parle au citoyen, non d’appartenance provinciale ou nationale, mais de valeurs universelles et de devoir de mémoire. Il s’agit d’un monument « hors sol », à la manière de ces Monuments à la Paix que Clara Halter et Jean-Michel Wilmotte ont installé à Paris, Hiroshima et Saint-Pétersboug entre 2000 et 2005.
L’intelligence de Jakob, Macfarlane et Vialet est de n’avoir pas proposé une réalisation au symbolisme trop pesant. De plus, par sa neutralité délibérée et par le rituel simple qu’il impose, le Monument à la Mémoire et à la Paix possède une certaine plasticité, à la fois symbolique et fonctionnelle. Plasticité symbolique, car, ne se référant explicitement à aucun événement historique particulier, le monument est susceptible de les accueillir tous. A ce titre, il s’intègre sans difficulté dans la course mémorielle à laquelle se livre la société française, au rythme des réveils de conscience et des polémiques historiographiques. Par exemple, en 2003, une discrète plaque de bronze y fut déposée en mémoire des harkis, au prix, d’ailleurs, d’une dénaturation partielle du monument qui perdait ainsi sa neutralité historique.
Il est, par ailleurs, susceptible de s’adapter à des utilisations diverses et changeantes. Il fonctionne comme « un petit équipement », dont la flexibilité d’usage est manifeste et les possibilités d’appropriation multiples. En dehors des cérémonies officielles, le site est investi pour des manifestations plus ou moins solennelles et formelles : hommages à des personnalités ou encore concerts. Il est véritablement devenu ce « lieu de fête » que souhaitait Bernard Amsalem.
Sa principale vertu est donc de fonctionner comme une « œuvre ouverte » qui, à défaut de créer un réel sentiment d’appartenance citoyenne, offre l’occasion d’une véritable vie collective.

 



*1: A la même époque, Jochen Gerz concevait son Monument vivant à Biron dans un esprit identique (1995-1996).