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Les dossiers du "Groupe de Réflexion et Production"


 

CORPS  ET  SCULPTURE  COMMEMORATIVE AU XXe SIECLE

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Pierre-Marie Poisson
Le monument aux morts et à la victoire (1924)
Le Havre

 

 «Entre autres particularités dont peuvent se targuer les monuments,
la plus frappante est, paradoxalement, qu’on ne les remarque pas.
Rien au monde de plus invisible» (*1)
Robert Musil

Pour un havrais ou un voyageur de passage, le Monument aux morts et à la victoire du Havre vient contredire cette remarque de Robert Musil. Les dimensions importantes du monument (10 x 5 x 5 m environs) et l’espace libre qui l’entoure le mettent ainsi en valeur. Sur les 38000 monuments réalisés à la fin de la première guerre mondiale, les statues sont assez rares dans le paysage des stèles nues ou d’urnes et de torches funéraires.

[Commande]

La municipalité lance le concours en février 1921 en précisant l’emplacement : la place Gambetta, ancienne place de la mâture et actuellement place du Général de Gaulle. Située entre le théâtre municipal et le bassin du commerce, c’est un espace ouvert : le monument ne pourra s’appuyer sur aucune architecture existante. Le programme du concours stipule que le monument devra comporter une Victoire. Il est élevé par souscription publique et sera inauguré le 3 août 1924 par le maire Léon Meyer.
Le sculpteur Pierre-Marie Poisson, lauréat du concours, choisit de composer une forte masse se suffisant à elle-même aussi peu découpée et ajourée que possible. Le monument doit être visible et imposant : il se détache alors sur un horizon de mer (à l’arrière se trouve le bassin) et fait face à la ville en regardant le théâtre.
Il comprend un socle de plus de quatre mètres qui s’évase au niveau du sol. A sa surface sont gravés et dorés les noms des soldats morts  pour la patrie. Depuis, se sont ajoutés les noms des morts de la seconde guerre mondiale et des guerres coloniales.
Les monuments aux morts sont souvent entourés d’une petite grille ou de chaînes afin de signaler et séparer l’espace ordinaire de la ville et l’espace sacré du monument. Le socle maçonné parallélépipédique, la pierre de taille, les figures organisées en plusieurs plans font que le monument n’a pas besoin d’être « protégé » tant sa présence est forte et imposante.

[Corps et sculpture commémorative]

Les figures représentées sont simplifiées et vont à l’essentiel. Placées en hauteur, elles nous obligent à lever la tête pour les regarder, ce qui accentue cet effet d’écrasement. Elles s’organisent autour de la Victoire en deux plans et ont l’aspect d’un bas-relief. Sur le côté nord se trouvent les allégories des vertus guerrières : le guerrier, le combattant blessé, le drapeau. Sur le côté sud s’articulent les vertus civiques : le travailleur, l’abondance, la maternité. A l’opposé de la Victoire, un personnage drapé et voilé symbolise la Douleur.
D’inspiration classique, ce monument l’est dans la volonté d’ordre, de mesure et d’équilibre qui l’anime. Les effets de texture sont abandonnés au profit des effets d’ensemble. Les personnages à moitié nus sont idéalisés ; les accessoires comme les épées, boucliers, lauriers ou guirlandes de fleurs renvoient à un vocabulaire plutôt classique. Une part importante est laissée au drapé : même simplifiés, les plis cherchent à traduire les sentiments des personnages.
Un critique de l’époque,Gabriel Mouray (*2), fait le lien entre le monument de P.-M. Poisson et la Marseillaise et le Napoléon s’éveillant à l’immortalité de François Rude : « même ferveur qui anime le groupe de l’Arc de triomphe que celui qui anime les figures du Havre ». Chez Rude, la masse architecturale est peu découpée et laisse peu de place aux ajourements. La ferveur semble plus retenue dans le monument du Havre. Certains personnages plus calmes ou aux sentiments plus retenus pourraient davantage renvoyer aux figures symboliques de Puvis de Chavannes.

Plus connu comme monument aux morts, c’est finalement le monument à la Victoire qui s’impose. Dans une typologie des monuments aux morts, Antoine Prost distingue quatre formes de monuments :

« Nous nous trouvons ainsi en présence de quatre type principaux de monuments aux morts : les monuments civiques, les plus fréquents, les plus laïques qui sont pleinement républicains ; les monuments patriotiques-républicains qui sont souvent aussi des monuments à la victoire, de façon plus ou moins affirmée ; les monuments funéraires-patriotiques, qui glorifient le sacrifice ; et les monuments purement funéraires qui soulignent l’ampleur du deuil sans en fournir la justification et inclinent par là même au pacifisme.» (*3)

Si le socle, par sa liste des noms des disparus, visibles à hauteur des yeux fait office de monument aux morts, toute la statuaire, sur la partie supérieure insiste sur la victoire et les vertus républicaines. Dans cette typologie, le monument aux morts et à la victoire du Havre se situerait dans la deuxième catégorie. La thématique du corps s’articule alors entre les corps des absents transmués en corps typographique (les victimes des conflits), les corps représentés et idéalisés des figures, et les corps présents du promeneur ou du célébrant qui font face au monument.

[Honorer la mémoire]

Si la fonction est de commémorer les morts, de célébrer une victoire, le monument exerce aussi une pesanteur physique sur le passant afin de se signaler à lui. Dans la mesure ou sa fonction est aussi de durer et d’être visible aux générations successives, celle-ci est correctement remplie. Cependant, le vocabulaire formel employé a perdu, comme les multiples monuments de l’époque, sa lisibilité pour le passant.

 


*1: Robert MUSIL, Œuvres pré-posthumes, Paris, Seuil, 1965, p.78.

*2: Gabriel MOUREY, Le monument aux soldats havrais et à la victoire française 1914-1918 par Pierre POISSON, Librairie de France, Paris, 192 ?

*3: Antoine PROST, Les lieux de mémoire, T1 (La République), Gallimard, 1984, Paris p. 206