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Les dossiers du "Groupe de Réflexion et Production"


 

CORPS  ET  SCULPTURE  COMMEMORATIVE AU XXe SIECLE

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Thomas Hirschhorn
Spinoza Monument (1999) Amsterdam,
Deleuze Monument (2000) Avignon, 
Bataille Monument (2002) Kassel

[Commande]
 
Depuis plus de vingt ans, Thomas Hirschhorn, artiste suisse résidant en France, réalise des sculptures à l’aide de techniques et de moyens précaires. Celles-ci sont conçues à partir de matériaux issus de la vie quotidienne : vieux papiers, bois, feuilles de plastique et d’aluminium, cartons, scotch. Cette esthétique du bricolage est mise au service de hautes ambitions culturelles.  En effet, quelques-uns de ses travaux rendent hommage à certains des représentants de la culture la plus haute, qu’il s’agisse de philosophes comme Baruch Spinoza (Spinoza Monument, Exposition "Midnight Walkers and City Sleepers", Amsterdam, 1999), Gilles Deleuze (Deleuze Monument, exposition "La Beauté", Avignon, 2000), ou encore Georges Bataille (Documenta 11, Kassel, 2002). Si ce travail s’inscrit dans le cadre d’expositions collectives, le choix de ces libres-penseurs de l’occident revient essentiellement à l’artiste. En effet, ses sculptures sont souvent des "monuments" à des personnes que l’artiste admire. Véritables monuments de papier ou même l’excès de scotch utilisé dans son travail a du sens (pour l’artiste, une façon de dire avec insistance qu’il "faut que ça tienne »), la surenchère d’images, de textes, de documentations tient en haleine le visiteur. Nous nuancerons donc ici l’importance de la commande : on sollicite une œuvre de l’artiste, on ne lui commande pas un monument à un personnage célèbre.

[Réception]

Ces monuments-hommage, avant tout des lieux de rencontres et de convivialité, prennent la forme d’installations éphémères dans l’espace public, loin des galeries et des centres d’art. Car le propos de l’artiste est de rendre cet hommage accessible à chacun, quelque soit sa condition sociale. Les sites choisis sont souvent des banlieues ou des quartiers défavorisés dont les habitants vont devenir les acteurs de l’opération. Hirschhorn requiert la participation de la population locale pour installer le « monument », souvent un abri de planches, de cloisons de carton et de bâches en plastique, à l’intérieur duquel sont agencés plusieurs espaces : documentation (des ouvrages de l’auteur y sont réunis), médiathèque, buvette … Les visites, l’animation, les conférences font coopérer intellectuels, artistes invités, visiteurs, et habitants des environs.
A la fin d’une exposition, il produit un catalogue qui retrace le déroulement de l’événement. Ainsi, il se présente comme « artiste travailleur soldat » (Deleuze Monument, Thomas Hirschhorn, Les documents).

[Corps et sculpture commémorative]

Le Spinoza Monument est le premier monument dans l’espace public de Thomas Hirschhorn. Il utilise le principe de la sculpture posée sur un large socle qui sert également de banc au spectateur. Si le principe de l’hommage reste classique, les formes et les matériaux le sont moins. La figure représentant Spinoza s’apparente plutôt à un robot. Elle est constituée, comme son socle, d’une structure de bois recouverte de plastique argenté. On y trouve également une vidéo, des fleurs en plastique et des photocopies de textes sélectionnés. Le passant peut s’asseoir sur ce socle et consulter des ouvrages du philosophe disponibles dans une petite bibliothèque aménagée. L’ensemble est éclairé la nuit : un câble électrique relie le monument à un sex shop qui le fournit en électricité. L’emplacement n’est pas anodin : Hirschhorn choisit volontairement un quartier très populaire éloigné des lieux artistiques conventionnels. L’ensemble joue ironiquement avec la tradition du monument mais l’hommage reste néanmoins sincère.
Le Deleuze monument est un monument qui acquiert davantage d’ampleur par rapport au précédent. Plusieurs espaces s’articulent dans ce quartier populaire d’Avignon : une bibliothèque des œuvres du philosophe, une vidéothèque, un arbre-autel recouvert d’offrandes et un buste représentant Deleuze les bras croisés. Ce-dernier est réalisé à partir de bâches bleues recouvert d’un plastique transparent protecteur. L’humour et le caractère transgressif de l’ensemble est lié à l’aspect rudimentaire des matériaux qui acquièrent une véritable monumentalité. Dans tout l’espace, des citations et des textes de Deleuze sont mis en scène, offerts à la curiosité du public.
Le monument dédié au penseur français Georges Bataille se compose de huit éléments interconnectés : une sculpture de bois, une bibliothèque qui se réfère à l’œuvre de Georges Bataille (en collaboration avec le philosophe Uwe Fleckner), une exposition qui retrace l’œuvre de Bataille (en collaboration avec l’écrivain français Christophe Fiat), des ateliers, un studio TV, un stand de boissons et de sandwichs, un système de transport menant les visiteurs de la Documenta et les habitants du quartier à la Documenta, un site web avec les photographies prises par les web cam disséminées dans le monument. Plus qu’un objet, l’objectif est de créer un espace et un temps consacré au dialogue.  Ce monument précaire est habité par les visiteurs qui le font vivre, même s’il est destiné à la démolition. Du fait de sa destruction et malgré sa portée universelle (il s’adresse à tous), le monument ne touche finalement qu’une communauté restreinte. Il questionne également la notion d’auteur : dans ses textes préparatoires, Hirschhorn insiste sur le « je » alors qu’en même temps il cherche à créer une communauté ouverte.
Pour ce projet, l’artiste abandonne l’idée d’une sculpture représentant, même de manière grossière, un personnage en buste. Conservant le principe du socle, il réalise une sculpture monumentale (3 m de hauteur, 5 m de long) représentant un tronc d’arbre dont les racines sont déterrées. Des marches disposées de manière irrégulières servent de plate-formes aux visiteurs. L’ensemble est  recouvert de scotch et de plastique. Ce choix s’explique par une référence à un texte de Bataille : le portrait devient donc symbolique et l’artiste ne cherche plus à jouer ironiquement avec la traditionnelle représentation en buste.

[Honorer la mémoire]

Durant ces installations, la commémoration se fait festive. La mémoire est active et ouverte, chacun repartira avec un souvenir différent des évènements. Si les moyens techniques tendent vers une simplicité, on réalise d’emblée la complexité de l’engagement esthétique et politique de l’artiste. Plutôt qu’un art de la propagande, c’est un art qui pose des questions et les bases d’une discussion. Au lieu d’intimider ou d’écarter le visiteur, les éléments monumentaux de son œuvre semblent inviter ce dernier : on ne reste pas en retrait devant ses sculptures, on s’assoit dessus, on les habite. Honorer la mémoire d’un de ces penseurs devient convivial et agréable. Si cette convivialité, point commun de tous ces monuments-hommage, se manifeste sous différentes formes, elle a pour fonction de favoriser l’activité intellectuelle. L’artiste précisait d’ailleurs dans un texte de présentation au Deleuze monument :

 « Je participe à l’exposition ‘La Beauté’ parce qu’elle me permet d’exposer ce qui est beau pour moi. Ce qui est beau pour moi est la  capacité de l’être humain à réfléchir, penser, pouvoir faire travailler son cerveau. Penser ne produit pas de la « beauté » mais l’activité de la pensée est belle. Je veux montrer cela. Je veux lutter contre la réaction, le style, la mode. Je veux lutter pour ne pas laisser ce qui est beau à l’industrie du luxe, de la mode ou de la cosmétique. L’exposition La Beauté me permet de travailler et de clarifier ma position à travers un nouveau travail dans un endroit que je choisis. Je veux faire un monument précaire à la mémoire de Gilles Deleuze dans une cité HLM. Ce sera le Deleuze monument dans la cité Louis-Gros. J’ai choisi Gilles Deleuze parce que ses écrits me donnent le courage, la force et le plaisir de réfléchir. »